SERGE BILE

Grand Entretien avec Serge Bilé : « J’ai rencontré les noirs des camps Nazis sous Hitler…» 

Serge Bilé est journaliste écrivain franco-ivoirien. Auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages, il œuvre, avec enthousiasme, à l’indispensable prise de conscience des pouvoirs publics et des forces vives de l’Afrique à l’interne ou de la diaspora, de l’importance de leur place dans le concert des Hommes libres. “Noir dans les camps Nazis” est l’un de ses écrits qu’il nous dépeint, ici, en profondeur…

Dieudonné Kouassi METONOU

Journaliste : Bonsoir Serge, “Noir dans les camps Nazis”. Comment vous est-il arrivé cette idée géniale de déterrer ce pan de l’histoire de l’Afrique peu connu, si non pas du tout connu du grand public?

SERGE BILE Serge BILE: Si vous le permettez, je vais repartir très loin. Moi je suis né en Côte-d’Ivoire j’avais 13 ans quand je suis allé en France, j’ai grandi en France. J’ai fait une maitrise en Allemand ensuite une école de journalisme. J’ai commencé à travailler à France Télévision .Un jour, dans mon affectation, je suis allé travailler en Guyane où j’ai présenté le journal télévisé pendant un an. C’est là qu’on m’a dit qu’il y a des descendants d’esclaves africains qui vivent au milieu de la forêt amazonienne et qui sont restés africains comme autrefois. Je prends la pirogue pendant 2heures et je débarque en pleine forêt amazonienne dans un petit village. Je tombe alors sur les descendants des esclaves dahoméens, ghanéens, et ivoiriens qui sont exactement comme au temps de l’esclavage avec les mêmes traditions, ces traditions que vous avez même oubliées au Bénin, même en Côte-d’Ivoire et au Ghana. Donc j’ai décidé ce jour-là de réaliser un film sur eux, d’organiser un voyage pour qu’ils fassent le retour en Afrique. C’est depuis ce jour-là que je me suis dit : ce n’est pas normal que nous les africains nous ayons une histoire que nous ne connaissons même pas, des pans de l’histoire que nous ne connaissons même pas. A partir de cette histoire-là, de ce film-là, j’ai décidé de travailler sur la question des noirs et sur la question des éléments d’histoire que nous ne connaissons pas. De la Guyane je suis arrivé aux Antilles, en Martinique où on m’a demandé de venir présenter le journal télévisé et là je rencontre une femme qui me raconte qu’elle a écrit un roman sur une servante antillaise pendant la guerre mondiale et qui a été déportée dans les camps de concentration. Une histoire qu’elle dit avoir trouvé intéressante et moi je me suis dit mais, ici au-delà du roman on pouvait retrouver comme la trace d’africain, d’antillais qui ont été déportés et sont des noirs américains et est-ce qu’il s’agit de ça réellement ? C’est pourquoi j’ai commencé à chercher et en cherchant j’ai retrouvé la trace d’un sénégalais qui est encore vivant, un ivoirien encore vivant, des allemands noirs qui vivaient donc en Allemagne sous Hitler. J’ai continué à rechercher, c’est comme ça j’ai fait d’abord un documentaire en 1994. Un an après ce documentaire, j’ai fait un autre documentaire sur les esclaves d’origine dahoméenne, ghanéenne, ivoirienne. J’ai fait aussi un documentaire sur les rescapés noirs des camps de concentration, mais ça n’a intéressé personne. Ni les africains, ni les européens. Donc j’ai laissé, et puis 10 ans après en 2005, je ne sais pas comment les choses se sont passées, un éditeur m’a fait une proposition d’écriture de livre et ça m’a intéressé. J’ai fait le livre, qui a connu un succès phénoménal. Et c’est à partir de là que ça à booster mon envie de travailler encore plus sur la question de la mémoire et de l’histoire des noirs. Donc voilà.

 

Journaliste: Qu’est-ce qui vous a le plus marqué pendant ce travail de recherche journalistique?

 Serge BILE: Ce qui m’a le plus marqué c’est la foi de ces gens-là qui ont vécu l’enfer dans les camps de concentration. C’était terrible! Il y avait des gens qui étaient morts, beaucoup d’africains ont aussi péri, beaucoup de juifs aussi. Malgré tout, Certains ont survécu les 3 ou 4 que j’ai pu voir notamment un qui s’appelait Dominique Mendi qui a quitté le Sénégal. Un autre s’appelait John WILLIAM, son nom d’artiste, mais son vrai nom ivoirien c’est Yao. Ces gens ont vécu des choses terribles. Ils sont passés de 90 kilogramme à 10 kilogramme comme masse corporelle. Vous voyez ils ont vécu des choses extrêmement terribles et malgré ça, ils sont restés humains, ils sont restés droits, ils sont restés fiers. Je les ai rencontrés 60 ans après et ils étaient extrêmement heureux que quelqu’un leur a tendu le micro pour qu’enfin ils puissent raconter cette histoire. Dire que nous les noirs qui avons souffert dans ces camps, n’étaient pas beaucoup moins nombreux que les autres. Nous avons souffert dans ce camp et ce n’est pas normal qu’on ne l’ait jamais dit. Et que justement le fait de le dire, c’est aussi honoré la mémoire de ces gens-là. Journaliste: Alors, l’histoire vous aura aussi permis de remarquer et faire savoir que le nazisme a été expérimenté sur la terre africaine. Serge BILE: La chose qui a vraiment fâché beaucoup d’historiens qui ne veulent pas entendre parler de la terre africaine. Parce que pour eux tout est né en Allemagne, tout est né en Europe. C’est faux ! Les premiers camps de concentration ont été construits par les allemands vers 1905 en Namibie, parce que c’était l’une de leurs colonies. Ils avaient donc à faire avec un peuple qui leur résistait et il a fallu le dominer. Ils ont construit des camps de concentrations avec les mêmes choses. Des gens qui étaient marqués au fer rouge, des gens qui étaient affamés, qui étaient pendus lorsque que certains d’entre eux essayaient de se rebeller. Toutes sortes d’ignominies, y compris des expériences médicales, étaient faites sur ces gens-là. Donc naturellement, ces premiers camps de concentration allemands ont été créés d’abord en Afrique.

 

Journaliste: Comment se fait-il que la loi de l’omerta continue de régner sur un pan aussi important de l’histoire africaine?

 Serge BILE: Moi j’ai souvent envie de dire que le reflexe le plus simple chez nous, serait d’accuser les autres. Oui, on dit les blancs, ils cachent des choses. Après tout, l’histoire est aussi un enjeu de pouvoir, un enjeu de mémoire, un enjeu de toute sorte de choses économiques, quelques fois. Donc c’est normal qu’ils privilégient leur histoire. Moi je dis toujours que l’histoire est écrite par le vainqueur. Le vainqueur ne s’intéresse qu’à sa propre souffrance. Celle des autres, il n’a rien à y faire. Au lieu de s’en prendre aux autres on devrait d’abord se retourner vers nous-mêmes, pour dire : mais est-ce que nous avons fait un travail? Est-ce que nos historiens, nos chercheurs au-delà des thèmes habituels sur lesquels ils travaillent, est-ce qu’ils ont fait ce travail de recherche sur de pans d’histoire qui concernent les noirs ? Donc peut être si on se pose la question par apport à nous-mêmes, là on commence à les voir répondre différemment. Tant que nous ne chercherons pas, tant que ne comprendrons pas que les lions ont besoin de leur propre histoire, c’est une histoire de chasseur qu’on va continuer à glorifier. Et donc là, nous sommes une génération qui aujourd’hui veut prendre à bras le corps ce problème là pour écrire notre histoire. Et cette histoire-là on n’a pas besoin des autres pour l’écrire. Donc il faut y aller.

 

Journaliste: Race inférieure, la honte noire, pérennisation de Dar-es-Salam, un certain nombre de titres, en tout cas : Quel est donc ce récit de votre paquet de témoignages qui doit le plus rester à l’esprit, accrocher l’esprit ?

 Serge BILE : Ce qui est intéressant, c’est d’abord de retracer comment le nazisme a pris racine à travers ce qui s’est passé en Namibie pour arriver jusqu’à Adolphe HITLER avec des personnages qui étaient extrêmement importants. Comment aussi dans ce Nazisme-là, des nations-noires ont joué des rôles extrêmement importants. On oublie Haïti. Oui, Haïti a été le premier pays qui a accueilli les juifs qui étaient persécutés par Adolphe HITLER, leur fournit des passeports pour qu’ils viennent en Haïti. Et ça, on l’oublie. Haïti a joué un rôle extraordinaire par rapport à ça. Donc il fallait retracer toutes ces histoires, toutes ces mémoires, permettre justement de nous retracer, de nous resituer dans la grande histoire de la seconde guerre mondiale. Une fois qu’on se resitue par rapport à ça, on s’aperçoit contrairement à ce que les gens disent qu’on n’était pas que des tirailleurs bananières, on n’était pas que des va nus pieds. On a eu aussi un rôle hyper important à jouer y compris dans la résistance par rapport à ces choses-là et donc il fallait retracer ça, ensuite retracer naturellement certains parcours. Donc là j’ai choisi des personnages emblématiques, il y a un qui venait d’Haïti, il y a un qui venait de la Côte-D’ivoire,  un qui venait du Sénégal, un qui venait des Etats-Unis, un autre encore qui venait du Suriname. Voilà, pour retracer leur histoire. Pour comprendre comment est-ce que justement à travers des destins singuliers, eh bien, les noirs ont été concernés aussi par le nazisme.

 

Journaliste: Au-delà de l’intérêt pour votre ouvrage, est-ce que des initiatives que ce soit en Afrique où dans la diaspora africaine font jour pour qu’on aboutisse à sa prise en compte un jour.

 Serge BILE: D’abord il faut dire que malheureusement aujourd’hui 10 ans après ce livre et 20 ans après ce film, il n’y a plus de survivants. Ils sont tous morts, le seul survivant qui pourrait encore exister, j’ai essayé de le contacter mais il n’a jamais donné suite. C’était un noir allemand qui se trouve donc en Allemagne, à qui j’ai écrit longuement. J’ai écrit à sa famille mais il ne veut pas témoigner parce qu’il a une histoire paradoxale. C’est comme beaucoup d’allemands quand Hitler est arrivé au pouvoir, il a mis en place son processus de nazification en excluant une partie de la population et les trois catégories qui sont exclues, c’était les juifs, les tsiganes et noirs on l’oublie souvent puisque les noirs qui viennent de colonie allemande, étaient allemand. Ils avaient des passeports allemands. Donc quand il arrive au pouvoir non seulement, il décide de leur enlever leurs passeports, ils n’ont plus le droit d’aller dans les universités, ils n’ont plus le droit de frayer avec des jeunes filles allemandes. Ils n’ont plus ce droit au nom d’une loi qui estime que s’ils touchent une allemande, ils la souillent. Donc ils vont entrer dans les camps de concentration et donc beaucoup de ces noirs-là, ont essayé de s’en sortir, certains sont entrés dans les cirques pour pouvoir exister. D’autres ont fait différentes choses et pire celui-là, il a choisi lui quelque chose d’extraordinaire, d’inimaginable. Il a choisi d’entrer dans l’armée allemande. Malgré le racisme, il a réussi à entrer dans l’armée allemande. Voilà et aujourd’hui comme il n’est pas très fier de ça, c’est pour ça qu’il ne veut pas témoigner.

 

Journaliste: Nous allons finir par les perspectives. Est-ce que vous voyez une jeunesse africaine qui doit s’approprier ce pan de son histoire, prête à faire évoluer l’histoire africaine.

 Serge BILE: Il faut être franc, je dis l’histoire des noirs c’est un vrai problème qui se pose à nous même, et quand je dis-nous et bien à nos responsables politiques d’abord parce que, on ne peut enseigner l’histoire des noirs, on ne peut la connaitre que si elle est enseignée à l’école. Et c’est l’école qui doit être le premier vecteur pour pouvoir permettre à nos jeunes de connaitre cette histoire, de mieux la connaitre. Et ça le véritable appel qu’il faut lancer, c’est d’abord aux hommes politiques. Qu’est-ce que vous faites pour que nos livres et nos histoires, pour que nos livres qui parlent de nous entrent dans le programme scolaire. Lorsque nos élèves au Bénin, en Côte-D’ivoire que je vais demain pour aussi plaider la même chose et ailleurs, étudient la seconde guerre mondiale, la déportation, le Nazisme, pourquoi ne pas prendre des exemples avec des gens qui leur ressemblent pour qu’ils comprennent mieux, pour qu’ils saisissent mieux .Parce qu’on comprend la souffrance des autres, quand on passe aussi par la nôtre. Je pense qu’ils vont adhérer encore plus, comprendre la souffrance des six millions de juifs qui ont été exterminés, quand ils sauront que quelques milliers ou bien quelques centaines de noirs qui ont été déportés ont souffert le même martyr qu’eux. Donc il faut trouver des biais, par le local, le biais aussi ethnique pour pouvoir entrer dans l’histoire. Et la seconde guerre mondiale, c’est l’occasion à travers un livre comme celui-là de pouvoir l’appréhender différemment, le regarder différemment. Et donc le vrai, le véritable appel que je pourrai lancer, c’est à nos ministres de l’éducation nationale que ce soit au Bénin, que ce soit au Togo, que ce soit en Côte-D’ivoire où ailleurs, de faire en sorte que les livres qui retracent nos histoires soient dans les programmes scolaires, nos histoires qui concernent justement la marche du monde dans laquelle nous avons joué un rôle spécifique, que nos histoires entrent aussi dans les programmes scolaires.

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