Il y a des paradoxes qui en disent long sur l’écart entre les proclamations politiques et les contraintes du réel. Le lancement officiel, il y a quelques jours, de la chaîne de télévision de l’Alliance des États du Sahel (AES) en offre une illustration saisissante.
Cette nouvelle chaîne, destinée à porter la voix des trois pays membres – Mali, Burkina Faso et Niger – est désormais accessible aux téléspectateurs. Mais voilà : elle est diffusée via le bouquet Canal+, propriété du Groupe Bolloré, dirigé par le milliardaire français Vincent Bolloré.
Pour qui suit de près la rhétorique des Capitales de l’AES depuis les coups d’État militaires qui les ont portés au pouvoir, cette situation a de quoi surprendre. Car si un fil conducteur unit Bamako, Ouagadougou et Niamey, c’est bien leur positionnement résolument anti-français. Le “Non à la France” constitue même la colonne vertébrale de leur politique étrangère et l’argument massue de leur communication intérieure. Pourtant, au moment de concrétiser leur projet médiatique panafricain, ces mêmes dirigeants n’ont pas trouvé d’autre solution que de s’appuyer sur une infrastructure française pour toucher leur audience.
Le souverainisme à l’épreuve des infrastructures
Depuis leur accession au pouvoir, les juntes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont fait du rejet de l’influence française leur marque de fabrique. Expulsion des troupes françaises, rupture des accords de coopération, critique virulente de la “Françafrique”, dénonciation du franc CFA, manifestations populaires anti-françaises encouragées, voire orchestrées : le répertoire est bien rodé.
Cette posture a trouvé son aboutissement dans la création de l’AES, une alliance qui se veut l’incarnation d’une nouvelle souveraineté africaine, débarrassée des tutelles occidentales et notamment de celle de l’ancienne puissance coloniale. Dans cette logique, le lancement d’une chaîne de télévision commune apparaissait comme une étape naturelle : disposer d’un outil médiatique propre pour diffuser une narration alternative, échapper au prisme des médias occidentaux, construire un imaginaire commun autour des valeurs de l’Alliance.
Seulement voilà : créer une chaîne est une chose, la diffuser efficacement en est une autre. Et c’est là que le bât blesse. Car pour atteindre massivement les populations des trois pays et au-delà, il faut s’appuyer sur des réseaux de distribution existants. Or, dans le paysage audiovisuel sahélien, Canal+ occupe une position dominante incontournable. Le bouquet français est présent dans des millions de foyers, dispose d’une infrastructure technique rodée, offre une visibilité immédiate.
Face à cette réalité, les dirigeants de l’AES ont donc fait un choix pragmatique : utiliser les canaux de diffusion du groupe Bolloré pour toucher leur audience. Un choix qui entre en contradiction frontale avec leur discours de rupture avec la France.
Ainsi donc, on peut continuer à vilipender la France dans les meetings, mais quand il s’agit de diffuser une chaîne de télévision, on appelle Canal+.
Cet exemple qui illustre le fossé entre la réalité technico-économique et les discours de propagande n’est pas isolé.
Fin mai 2024, les premiers barils du pétrole nigérien ont atterri dans le port français de Marseille-Fos dans le sud de la France pour être raffiné.
Le discours anti-français, un outil de politique intérieure
Cette contradiction met également en lumière la fonction avant tout politique du discours anti-français dans les pays de l’AES. Plus qu’une véritable stratégie de rupture avec la France, il s’agit d’un outil de légitimation des régimes militaires auprès de leurs populations.
En désignant l’ancienne puissance coloniale comme responsable de tous les maux – insécurité, pauvreté, sous-développement –, les juntes détournent l’attention des problèmes intérieurs et construisent un récit mobilisateur. Le “Non à la France” fédère, rassemble, permet de se positionner en héros de la souveraineté nationale face à un ennemi extérieur tout trouvé.
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Francis Z. OKOYA