Carmen Fifamè Toudonou vient de décrocher deux distinctions majeures pour son roman Paria : la mention « Shéhérazade » du Grand Prix Lire + Afrique 2025 et le Prix du roman africain 2026 du FILIGA. Publié en 2025 chez My African Clichés et Vénus d’Ébène (396 pages), le livre conforte l’auteure béninoise sur la scène littéraire internationale. Dans un entretien accordé à Chrys Amegan pour Fémicriture, elle revient en détail sur les choix qui structurent son roman. Nous en reprenons ici, l’essentiel.
Le roman est porté d’un bout à l’autre par Menet, un eunuque. Une femme qui prête sa voix à un homme privé de virilité : n’est-ce pas s’approprier une expérience qui n’est pas la sienne ?
« C’est une autorisation que je me suis accordée, répond Carmen Toudonou. Mais n’est-ce pas là un peu la prérogative de l’écrivain, de s’arroger la parole au nom de personnes qui ne l’ont pas, ne l’ont plus, ou ne l’ont jamais eue ? » Au moment de nourrir le projet, elle s’est lancée dans une recherche documentaire approfondie, dans l’espoir de retrouver ne serait-ce qu’un fragment de texte laissé par un eunuque africain déporté en Orient. Le résultat a été maigre : un document parcellaire, deux ou trois phrases attribuées à un homme présenté comme le « dernier eunuque de l’Empire ottoman », recueillies par un journaliste de l’époque. C’est ce vide qui a scellé sa décision d’écrire Paria — pour redonner symboliquement la parole à ces hommes, et à ces femmes à qui l’on a peu ou prou dénié leur humanité, en les privant, entre autres choses, de la parole elle-même. « Techniquement, ces personnes ne peuvent plus parler, précise-t-elle. On est contraint, en tant qu’écrivain, de relater leur destin, ou de les “faire” se raconter. J’ai choisi la deuxième possibilité. »
Un narrateur qui survit plutôt qu’il ne se soulève
Menet s’accommode de sa condition, sert, va parfois jusqu’à aimer ceux qui l’ont mutilé. C’est Djalil, figure d’une révolte armée survenue mille ans plus tôt, qui incarne le soulèvement. Un narrateur de la survie plutôt que du soulèvement : le roman ne prend-il pas le risque d’absoudre la servitude plus qu’il ne la combat ?
L’autrice explique avoir buté, dans ses lectures de sources arabes de l’époque, sur des textes ouvertement racistes présentant les Noirs comme un sous-peuple enclin à accepter l’esclavage comme une condition naturelle. Ce constat l’a poussée à creuser davantage — et à découvrir qu’à différentes époques, les esclaves noirs du monde oriental, comme ceux réduits en esclavage ailleurs, se sont régulièrement soulevés pour tenter d’échapper à leur joug. « Mon propos dans Paria, c’est de montrer une réalité ambivalente, nuancée, qui ne se gargarise pas de simplisme, dit-elle. Oui, certains esclaves orientaux se sont soumis sans révolte, mais pas tous. » Deux grands épisodes de soulèvement d’esclaves noirs ont marqué le monde oriental ; elle affirme n’avoir pu, pour rien au monde, s’abstenir de les mentionner. Une lecture attentive du roman révèle d’ailleurs, chez Menet, autant d’admiration pour Djalil que de regret profond de n’avoir pas pu se révolter lui-même — un projet scriptural qu’on peut lire comme son propre refus de la condition qui lui a été destinée. « Symboliquement, si Djalil se rebelle par les armes, Menet le fait par la plume. »
Deux sultans fondus en un seul personnage
Le roman confond volontairement deux souverains historiques, Murad V et Abdül Hamid II — une liberté de romancière assumée. Mais à partir de quel moment cesse-t-on de raconter l’Histoire pour commencer à la réécrire à son avantage narratif ?
« Paria est tout sauf un essai historique », tranche Carmen Toudonou. Les données historiques lui ont servi de substrat, de matériau de base pour donner corps à une fiction qu’elle voulait à la fois réaliste et romancée. Elle dit avoir veillé, tout au long de l’écriture, à ne surtout pas faire œuvre d’essayiste : son propos n’était pas de raconter une histoire de façon chronologique, avec dates et faits, mais de la faire ressentir, à travers des personnages de chair qui la vivent, souffrent, aiment, détestent, espèrent, s’interrogent. Elle revendique entièrement cette liberté de romancière, d’autant que Menet n’a jamais existé — et elle a même choisi d’amputer le texte de tous les noms de lieux cités, pour bien signifier qu’elle ne fait pas œuvre d’historienne.
Pourquoi la traite orientale plutôt que la traite atlantique
Le roman s’attarde sur la traite orientale, plutôt que sur la traite atlantique, largement plus documentée et plus enseignée en Lire + Afrique de l’Ouest. Un choix qui permettrait, commodément, de raconter l’esclavage sans avoir à interroger l’Occident ?
« Pourquoi certaines histoires mériteraient-elles d’être évoquées, et d’autres pas ? », répond-elle. Elle se félicite que nombre de ses lecteurs africains aient découvert l’histoire de la traite orientale grâce à Paria — la traite atlantique, eux, la connaissaient déjà tous, tant elle est documentée et enseignée dans la sous-région. Ces mêmes lecteurs, ajoute-t-elle, disposent des ressources nécessaires pour approfondir la traite atlantique s’ils le souhaitent : pourquoi sur-documenter une histoire déjà si bien éclaircie ? Dans sa démarche d’écriture, elle dit avoir toujours cherché une certaine originalité, aussi bien dans le choix de ses sujets que dans l’angle de leur narration — les sentiers battus ne l’intéressent pas. « J’invite à une vision holistique de l’histoire, je voudrais que l’on se départisse des œillères, je souhaite que les Africains dépassent les cloisonnements de leur continent qu’ils n’ont pas choisis, et qui sont, là encore, une conséquence de la colonialité : voyez-vous, on y revient. »
Le harem sans érotisation des corps
Les chapitres consacrés au harem refusent délibérément toute érotisation des corps. En évacuant le désir, le roman n’évacue-t-il pas aussi une part de la vérité charnelle de ces existences confisquées ?
« Il existe bien sûr plusieurs manières de raconter la servitude sexuelle, fort heureusement », répond-elle. Elle précise n’avoir pas voulu faire de son œuvre une œuvre érotique — et corrige la formulation de la question : elle n’a pas « refusé délibérément » l’érotisation, elle n’a simplement pas eu envie d’érotiser, sans pour autant y résister héroïquement. Il lui a semblé naturel de peindre cette histoire ainsi. Elle avance une explication supplémentaire, liée à sa condition de femme : sa perception de ces corps enfermés dans le harem diffère sans doute de celle qu’aurait eue un homme, s’il avait écrit ces passages.
Écrire pour ne pas disparaître
Menet écrit pour ne pas disparaître sans laisser de trace, faute d’enfant. N’est-ce pas une idée profondément bourgeoise et occidentale de la littérature, que de prendre une œuvre écrite comme substitut à la lignée — une solution qui vaut-elle aussi pour les sociétés où la mémoire se transmet par l’oralité ?
Pour Carmen Toudonou, littérature écrite et littérature orale permettent toutes deux de transmettre la mémoire. Dans le cas précis de Menet, c’est justement parce qu’il est coupé des siens, sans descendance, qu’il se résout à écrire. Moulé dans la tradition orale de son village, il connaît les légendes qui se transmettent de bouche à oreille, et les raconte d’ailleurs dans « son » livre. Mais lui, à son tour, est privé de destinataire pour cette transmission — du moins de destinataire physique. « Le papier représente, pour lui, un ersatz pour ne pas être réduit à ne pas transmettre du tout. »
Le vrai paria, est-ce la société qui juge ?
À la fin du roman, en prison, Menet se sent enfin lui-même, libéré du regard des autres. Le vrai paria n’est-il pas, en fin de compte, la société qui juge, plutôt que l’homme qu’elle exclut ?
« Dans le donjon, Menet réalise sa vraie condition de paria, répond-elle. Dans le harem, il était en quelque sorte un paria qui s’ignorait, un homme très entouré, mais seul en réalité. » La détention ne fait que lui révéler cette certitude. Elle se refuse pourtant à désigner la société comme seule responsable : « Peut-être oserais-je avancer que, d’une manière ou d’une autre, chaque homme, chaque femme, peut représenter le paria d’une société, d’un groupe, d’une famille, d’un milieu dans lequel il se croit, à tort, intégré, ou d’un ensemble dont il pense faire partie. »
Un livre inachevé dans le livre
Le roman se referme sur un projet inachevé de Menet : écrire la vie de Djalil. Le lecteur reste avec une œuvre dans l’œuvre qui n’existera jamais. Esquive, ou fin voulue ?
Pour l’autrice, les deux révoltes des Zends ont bel et bien été relatées de bout en bout dans le roman. Si, en apparence, ces rébellions ont été étouffées par les puissances coloniales, les raconter revenait, selon elle, à démontrer que les Noirs n’ont pas toujours accepté la captivité sans rechigner. À chaque fois, les meneurs ont été châtiés, les révoltes avortées — mais elles ont eu le mérite d’exister, et mieux, celui d’ébranler les fondements mêmes de ces empires coloniaux. Quant au livre que Menet écrit sur Djalil, le roman ne va pas jusqu’à sa publication : « Mais n’est-ce pas justement la prérogative du lecteur de pouvoir imaginer le fin mot d’une histoire ? »
Shéhérazade, Menet : un rapprochement juste ?
Le prix reçu porte la mention « Shéhérazade ». Or Shéhérazade raconte pour survivre, nuit après nuit, sous la menace de la mort ; Menet, lui, écrit après coup, en sécurité, dans son jardin. Ce rapprochement édulcore-t-il ce que le roman a de plus dur — le fait que Menet, contrairement à Shéhérazade, n’a jamais eu le pouvoir de négocier sa survie par les mots ?
« Je trouve ce rapprochement heureux, à la nuance près que Menet n’est pas si en sécurité que cela dans son jardin », répond-elle. Elle rappelle que la situation du monde, dans le roman, est loin d’être apaisée — éclatement de la Grande Guerre, révolte des Jeunes-Turcs — et qu’à un moment donné, Menet doit quitter le pays, pour une raison qu’elle préfère ne pas dévoiler.
Auto-édition et regard sur la littérature béninoise
Le roman est publié à la fois par My African Clichés et par Vénus d’Ébène, sa propre maison d’édition — un montage qui rappelle celui adopté par Jimsaan et Philippe Rey pour La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr. Certains y verront moins une consécration littéraire qu’un mécanisme d’auto-légitimation.
« À ceux qui verraient un mécanisme d’auto-légitimation, je les laisse voir », répond simplement Carmen Toudonou. Elle considère la mention du Grand Prix Lire + Afrique et le Prix FILIGA 2026 du roman africain, tous deux attribués à Paria, comme la rançon d’un travail acharné, et comme la reconnaissance de sa collaboration éditoriale avec My African Clichés, maison basée à Nairobi. Sur la littérature béninoise, dans sa dynamique actuelle, elle porte un regard des plus bienveillants : « Même s’il est difficile de se regarder passer par la fenêtre, il y a aujourd’hui matière à être fière de cette littérature, sans pour autant chercher à se reposer sur les acquis. » Elle rappelle enfin que cette distinction s’inscrit dans une lignée : depuis Florent Couao-Zotti, lauréat du Prix Roland-de-Jouvenel de l’Académie française en 2019, la littérature béninoise continue d’être honorée sur la scène internationale.
Lire + #Bénin, #CarmenToudonou, #Paria, #GrandPrixAfrique, #PrixFILIGA, Lire + #VisBen, Lire + #wasexo, #LittératureBéninoise, #VénusDÉbène, #MyAfricanCliches, #VisagesDuBenin
Francis Z. OKOYA