Algérie : l’incroyable saga de « Madame Maya », la puissante fausse fille de Bouteflika

 Algérie : l’incroyable saga de « Madame Maya », la puissante fausse fille de Bouteflika

FILE PHOTO: Algerian President Abdelaziz Bouteflika is seen in Algiers, Algeria April 9, 2018. REUTERS/Ramzi Boudina/File Photo

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RÉCIT. Se faire passer pour la « fille cachée » du président déchu a permis à « Madame Maya » d’amasser une importante fortune.

FILE PHOTO: Algerian President Abdelaziz Bouteflika is seen in Algiers, Algeria April 9, 2018. REUTERS/Ramzi Boudina/File Photo

Dans la résidence d’État de Moretti, sur la côte ouest algéroise qui héberge une bonne partie de la nomenclature, la villa 143 était l’épicentre des rencontres de hauts fonctionnaires et d’hommes d’affaires venus conclure leurs business ou nouer de nouveaux contacts sous la houlette de la maîtresse de maison, « Madame Maya ».

Quand el maâlma (la patronne) est arrêtée avec ses deux filles en juillet 2019 par les gendarmes, ils trouvent chez elle, cachés dans plusieurs murs de sa villa, pas moins de 12 milliards de centimes algériens (environ 797 000 euros), 270 000 euros, 30 000 dollars, 17 kilogrammes de bijoux en or et plusieurs documents de voyage… Commencée le 30 septembre, son procès vient de se conclure ce 14 octobre par une condamnation à 12 ans de prison, 7 millions de dinars d’amende et la saisie de ses biens.

L’ampleur des usurpations d’identités

Dans les milieux algérois informés, la dame, de son vrai nom Nachinachi Zoulikha-Chafika, était connue pour être « la fille cachée », à comprendre « illégitime », du président déchu Abdelaziz Bouteflika qu’il aurait eu à la suite d’une relation cachée avec une Suissesse. À ce dernier, dont la vie amoureuse est un véritable mystère (il ne s’était marié qu’officiellement en 1999 à la fille d’un diplomate algérien, mais ne vivait pas avec elle), on avait accolé beaucoup de légendes quant à ses proches et intimes, mais beaucoup ignorait tout de son univers familial, à part le fait que son cercle intime était concentré autour de sa mère (décédée en 2009) et ses frères et sœurs : Saïd (en prison), Nacer de son vrai nom Abderrahim, Abdelghani, avocat qui vit à Paris, Mustapha (décédé en 2010) et Fatma-Zohra qui s’occupe jusqu’à aujourd’hui de l’ex-président dans sa résidence médicalisée à Zéralda, à l’ouest d’Alger.

Les impostures sont légion dans un pays cadenassé par la bureaucratie : mieux vaut connaître quelqu’un dans les administrations, les banques, les universités… Et sinon, certains vont plus loin dans le cloaque des passe-droits et se font passer pour le cousin, le frère ou le proche d’un haut dignitaire. Des dizaines d’affaires d’usurpations de fonction et d’identité sont traitées annuellement par la justice algérienne, démontrant l’ampleur du phénomène.

Mais le cas de « Madame Maya » dépasse de loin les affaires « ordinaires » d’usurpation d’identité.

« Prenez soin d’elle. Elle fait partie de la famille du président »

Cela a commencé au début des années 2000, raconte le quotidien El Watan, quand, profitant du fait que Bouteflika connaissait son père, ancien combattant de la guerre d’Indépendance, elle a pu rencontrer le chef de l’État. On ne connaît pas grand-chose de son passé, mais certaines sources assurent que « Madame Maya » était déjà dans les affaires dans plusieurs régions du pays.

Lors de cette audience privée avec le président Bouteflika, elle se plaint que la wilaya (département) de Chlef (ouest d’Alger) a bloqué son projet d’un parc de loisirs. Bouteflika promet que son problème sera résolu rapidement et 24 heures après l’entrevue au palais présidentiel, le secrétaire particulier du président Mohamed Rougab l’invite à revenir à la présidence pour lui annoncer qu’elle a obtenu un rendez-vous avec le wali (préfet) de Chlef, Mohamed Ghazi.

« Mohamed Rougab, l’introduisait dans les rouages de l’État, avec sa formule magique : Prenez soin d’elle. Elle fait partie de la famille du raïs [président] », note encore El Watan. La dame obtient l’autorisation pour son parc de loisirs à Chlef, et est effectivement reçue par le wali Ghazi (qui deviendra ministre ensuite et est poursuivi, notamment, dans l’affaire de la dame) comme « membre de la famille du président ».

1,5 million d’euros dans l’immobilier en Espagne

« [Elle] venait d’entrer dans le monde des affaires. Au fil des années, son carnet d’adresses se renforce par les contacts de nombreux walis, chefs de daïra [sous-préfets], ministres, etc., et ce, grâce aux coups de pouce de Mohamed Rougab, qui l’introduisait dans les rouages de l’État », explique encore El Watan. Mohamed Rougab, « boîte noire » de la présidence sous Bouteflika, est d’ailleurs requis par la défense de « Madame Maya » pour venir témoigner à son procès.

Les affaires roulent pour « Madame Maya », qui s’offre des terrains à Chlef, des voitures de luxe, des villas dans les quartiers huppés de Hydra et de Benaknoun sur les hauteurs d’Alger, dont l’un est loué à une agence onusienne, et la fameuse villa de Moretti pour 200 000 euros ; elle investit aussi 1,5 million d’euros dans l’immobilier en Espagne, une des destinations préférées des nouveaux riches algériens, aux côtés de Dubaï, pour mettre leur fortune à l’abri.

« Des hommes d’affaires et des responsables étatiques viennent lui rendre visite pour qu’elle intercède en leur faveur auprès de son père le président. Pour un poste, pour un marché, pour un quelconque service », témoigne une source anonyme au fait du dossier. Selon des médias algériens, chaque « service » était monnayé chèrement, ce qui expliquerait la fortune de celle que la presse algéroise qualifie comme la « princesse de Moretti » et qui bénéficiait d’une garde policière offerte par le patron de la police de l’époque, Abldeghani Hamel, aujourd’hui en prison pour corruption.

Emportée par la vague anticorruption

Après l’épisode de Chlef où elle obtient gain de cause, en 2006, pour son parc de loisirs, son business s’oriente vers la capitale de l’Ouest algérien, Oran. En 2017, sur recommandation du wali de Chlef, Mohamed Ghazi, devenu entre-temps ministre du Travail, « Madame Maya » entre en contact avec le wali d’Oran, Abdelghani Zaalane. Elle veut ouvrir une supérette dans la ville et tente de convaincre le wali « d’aider » un importateur de viandes congelées à trouver un terrain pour ses futures installations.

Cette énième manœuvre de la dame influente lui coûtera cher. Abdelghani Zaalane, très proche de Saïd Bouteflika (c’est lui, en tant que directeur de campagne pour un cinquième mandat, qui déposera le dossier de candidature du président déchu en mars 2019), alerte le frère du président. Ce dernier nie qu’il s’agisse de la fille cachée de son frère aîné et demande aux services secrets d’enquêter sur le cas « Madame Maya ». Cette dernière est effectivement arrêtée en 2017… avant d’être vite relâchée. Un sursis jusqu’en juillet 2019 où elle est emportée, avec ses deux filles, par la campagne anticorruption menée dans le sillage du mouvement populaire du 22 février qui fit tomber le système Bouteflika.

Le 30 septembre donc, le procès de « Madame Maya » pour « blanchiment d’argent dans le cadre d’une association criminelle organisée », « complicité dans l’abus de fonction », « demande et acceptation d’indus avantages en recourant à un agent public » et « complicité dans l’octroi d’indus avantages », risque d’offrir de nouvelles révélations sur l’empire des passe-droits sous le règne des Bouteflika. D’autant que, dans ce procès, pas moins d’une quinzaine de personnes sont poursuivies, dont les deux ex-walis et ex-ministres Abdelghani Zaalane et Mohamed Ghazi (tous les deux déjà en prison), l’ancien patron de la police Abdelghani Hamel, également en prison pour plusieurs affaires de corruption, un ex-député, etc.

Adlène Meddi, Lepoint.fr 

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