ENQUETES: Les misérables des foyers polygames au Bénin

 


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La majorité des
femmes sous des foyers polygames au Bénin ne sont plus que des malheureuses qui ont sous les bras des enfants à l’avenir hypothétique.  

Géoffroy WUSA

A Tokplégbé, un quartier de la ville de Cotonou, la brigade de protection des mineurs grouille de monde ce matin du 26 juin 2011. Sous cet air humide et frais,
difficile de se frayer un chemin dans les couloirs du Centre d’accueil de la brigade de protection des mineurs en charge  des affaires relatives aux enfants et aux familles.

Sur les bancs où s’impatientent les  usagers, la bousculade est le seul moyen de se faire une place. Deux enfants à l’allure chétive, le visage émacié, les
cheveux maladroitement coupés à ras, sont introduits au secrétariat du commissaire. Un fonctionnaire de police en service dans le centre vient d’y conduire Edwige et Jeannot. Brusquement, Edwige,
la plus âgée, 10 ans environ, visiblement très mal en point,  se tape la poitrine, frappe de son pied gauche le sol puis pousse un cri strident à la vue de sa mère.  ’’ Oh maman,
c’est ce que tu es devenue ? Tu as complètement dépéri, qu’est-ce qui t’arrive?’’
Elle fond en sanglots. Bernadette la maman des deux gamins, la quarantaine environ, complètement
 desséchée, est vêtue d’un vieux pagne sous un haut bigarré de couleur cendre, vieux et froissé.

« Tais-toi, ne pleures pas, Dieu fera son œuvre » répond-t-elle en serrant les deux enfants contre sa poitrine. Jeannot qui a à peine  7
ans, tient en main une chaussure pantoufle hors d’usage. La deuxième au pied et un sachet noir contenant leurs habits sous les aisselles, se met  lui aussi à couler de grosses larmes.

La mère très émue rejoint ses enfants avec les larmes. Ce fut un concert de sanglots que les agents de police en poste au secrétariat du commissaire  ont du
mal à calmer.  Ces deux enfants viennent  de boucler  deux mois de séjour dans le centre d’accueil de la brigade de protection des mineurs.

 

Enfants abandonnés

Maman Bernadette est venue chercher Edwige et Jeannot  qui y ont été conduits par une  vendeuse de bouillie auprès de laquelle leur père les avait
laissés. Il s’était débarrassé de ses enfants un beau matin comme de lourds colis encombrants.  Car, « il ne pouvait pas les garder à son domicile là où il vit avec une autre
femme »
, explique Bernadette. 

C’est le début d’une histoire riche en péripéties. Vendeuse de fruits au marché international Dantokpa de Cotonou, elle était tombée malade. « Je reviens
de très loin, je dois ma vie à mes parents qui m’ont référé à un tradi-praticien dans notre village à Toviklin dans le département du Couffo où j’ai été internée  pendant environ 6
mois » déclare furtivement la mère. Puis elle poursuit «  Soulagée des maux dont je souffre, je suis rentrée pour voir mes enfants. Quand je partais, je les avais laissés à leur
père. Voilà qu’à mon retour, j’appelle mon mari sur son téléphone portable et il m’annonce que mes enfants sont à la brigade de protection des mineurs. Il me demande par la suite d’aller les
chercher si je veux’’
.

François le père de ces enfants est un transporteur,  conducteur  de  camion qui se déplaçait partout où l’amenait son activité avec les 
enfants dans le camion. Pour se soulager du fardeau que constituent désormais ses enfants, il s’en est débarrassé de la plus simple manière. « A en croire mes enfants, mon  mari les
a déposés chez une vendeuse de bouillie au bord de la voie à Cotonou et leur a laissé 1000 f CFA. Il a demandé à la vendeuse de leur vendre la bouillie et de les garder jusqu’à son retour. Mais
il ne reviendra pas. Le lendemain,  la vendeuse eut la lumineuse idée de les conduire à la brigade de protection des mineurs par l’intermédiaire du chef quartier de sa
localité. » 

Selon Bernadette, bien avant qu’elle ne tombe malade, François  avait déjà  abandonné les deux enfants à la charge de leur mère qui peine nuit et jour
pour subvenir à leurs besoins. « Il ne venait plus nous voir et  ne s’occupait plus des enfants.  La belle preuve est que les enfants ont été déscolarisés durant mon séjour
sanitaire »
se plaint-t-elle.

Edwige, élève au cours élémentaire n’a pas pu participer aux compositions de fin d’année du fait de sa nouvelle situation d’enfant abandonnée. Elle est renvoyée
pour abandon de classe. Mais Bernadette ne compte pas en rester là. Elle veut réinscrire sa fille à la prochaine rentrée scolaire même si son âge est relativement avancé.
 

 

La misère fait des ‘’chiens’’

Sous une fine pluie du mois de juin,  Mahougnon, 7 ans  environ, les pieds nus, flotte dans un pantalon sale et sauté maintenu à la hanche par une ficelle
fortuite. Sur ce dessous unique, un grand  tricot blanc, gadget d’un des candidats de l’élection présidentielle de mars 2011. Il  rase les murs d’un maquis au quartier Adjinan à
Porto-Novo comme un chien sur un tas d’ordures. Tous les jours, il arrive  et se promène de table en table pour ramasser les reliques. Ce comportement dérange parfois certains clients
explique une servante. ‘ Sors d’ici, et je ne veux plus te voir. Si tu reviens encore ici demain, je vais t’amener au commissariat’’, s’écrie
la patronne du maquis.

Yolande sa mère,  la trentaine environ n’est pas loin des lieux. Elle a 3 enfants à sa charge alors qu’elle n’a aucune activité génératrice de revenus.
’Je vous en prie, ne le chassez pas. Ce sont mes enfants, ils  ont  faim et je n’arrive pas à les nourrir’’, dit elle un jour au propriétaire du bar
restaurant.

Son mari a trois femmes et ne s’entend véritablement qu’avec la troisième. C’est la femme de son défunt frère qu’il a prise au nom du lévirat. 
« Quand il sort, il peut ne pas revenir pendant une semaine alors qu’il ne laisse rien à la maison, se plaint Yolande. Puis elle  renchérit que parfois, ce sont les voisins qui
lui viennent en aide. ‘’ Il m’arrive de manquer même du pétrole pour éclairer la chambre  alors que je suis nourrice’’, dit-elle. 

La situation est presqu’identique chez  Akossiba  à  Tohouéta dans la commune de Lokossa, département du Mono.

Vendeuse d’arachides, son mari lui a laissé la charge de 5 enfants.  Mince, le visage émacié, un pagne nouée au niveau de  la poitrine, elle est assise
sous un arbre devant sa marchandise faite de quelques grains d’arachides maladroitement dispersés  sur  une vieille passoire. Une fillette torse nue aux narines coulantes, les
cheveux roux au dos, elle serre une casserole au verso bien noircie par la fumée entre les cuisses. Au fond de la casserole non couverte, une petite quantité de pate à peine noyée dans un fond de
sauce soutenue par deux petits poisson communément appelé ‘’dowèvi’’. Voilà le déjeuner  qui attend les  enfants.

Ils ne sont  allés, ni à l’école, ni à l’apprentissage. Ils se baladent à la recherche de tout et de rien.

Les voilà devant sur un tas d’immondices  fraîchement mouillé par l’orage de la veille qui a décoiffé certaines cases et  laissé des flaques d’eaux un peu
partout dans la localité.

 

L’effort est un repas par jour

Torses et pieds nus, Codjovi et Cocou, âgés respectivement de 10 ans  et 8 ans  farfouillent dans les ordures, piétinant sans  se sourciller boîtes
de conserve, débris de tôle et tessons de bouteilles. Ils sont à la recherche de ferraille. ‘’Nous vendons ça aux acheteurs ambulants qui se promènent de maison en maison’’, répond le
plus âgé à l’un des passants  troublé par le spectacle. ‘’Et pourquoi ne pouvez vous pas vous chausser et vous habiller ? s’indigne ce
dernier. ‘’La pluie a mouillé mon seul habit  hier’’ commence par se défendre le plus jeune. ‘’Nos chaussures sont gâtées et maman  ne nous les  a pas encore
remplacés’’
termine le plus âgé. 

Leur mère n’a plus les moyens de répondre à ces besoins. C’est difficilement qu’elle les nourrit. ‘ Je fais l’effort d’un repas par
jour, peu importe la qualité et  l’heure’’
, lance tristement Akossiba. Avant d’ajouter ‘’Je ne peux rien moi seul, leur père nous a tous abandonnés
depuis qu’il a pris l’initiative   d’une  nouvelle femme.’’

 La première fois, qu’Akossiba a osé lui demander des explications sur ce comportement, elle a été bastonnée devant ses enfants et c’était un  grand 
spectacle dans le quartier.

Pour expliquer ce comportement des hommes qui consistent à frapper leurs femmes, les hommes polygames pensent que c’est la seule manière pour faire réussir la fuite
en avant. « Si tu ne les roues pas de coups, tu ne peux pas t’en sortir » lance Xavier du côté de la gare routière de Porto-Novo.

Salomon vendeur d’essence frelatée appuie « Elle ne te lâche pas les baskets, elle a toujours une réclamation alors que tu as d’autres chats à fouetter. Il
faut user parfois de la violence pour s’échapper ». C’est donc ce qui est arrivé à Akossiba, mais chez elle, c’est allé jusqu’au renvoie du domicile conjugal avec tous ses enfants.

Puis après, ‘’Il m’a renvoyé avec les enfants’’, fit Akossiba.

Actuellement, elle  vit à Bopa   chez ses parents à une quarantaine environ de kilomètres de kilomètres du domicile conjugal avec trois des enfants. Les
deux grandes sont  des filles. La  plus  âgée,  16 ans a précocement rejoint un cultivateur à wèdèmè,  l’un des arrondissements de Lokossa, la deuxième, 11 ans subi
 l’exode rural au Nigeria renseigne Akossiba.

Près de 300 enfants béninois sont récemment rapatriés de ce pays d’exode, le géant de l’Est du Bénin où ils sont contraints durant leur séjour là-bas aux durs
travaux  et pires traitements. Ces enfants originaires pour la plupart de la commune de Zakpota département du Zou  ont été convoyés par certains adultes indélicats avec  la
complicité des parents qui voulaient s’en débarrasser. En effet, dès que l’occasion se présente, les parents ne réfléchissent pas pour laisser partir leurs enfants moyennant de petites sommes
d’argent. Indigence oblige, Akossiba  fait partie de cette catégorie de parents. ‘’Je ne supporte pas de voir mes enfants crier la faim » se
justifie-telle.
    

Elle s’est finalement rabattue sur le centre de promotion social de Lokossa pour demander de l’aide. Son dossier est actuellement en étude comme beaucoup
d’autres.’’  Des plaintes que nous recevons ici, plus de la moitié concerne  la dislocation du  tissu familial  et c’est souvent le 
phénomène de la polygamie qui est à la base
’, renseigne Bienvenue, assistante juridique du centre de promotion social de Lokossa. 

 

Abus sexuel 

Akêbèlé, fillette de 12 ans environ est pensionnaire au centre  la passerelle ; un centre d’accueil sis à Missérété, banlieue de Porto-Novo. Elle
raconte qu’elle a fugué  pour pouvoir éviter le sort de deux de ses jeunes sœurs qui ont succombé suite à des bastonnades de la part de leur père qui avait déjà mis leur mère à la porte à
cause de sa nouvelle femme. Après deux ans passés à  la brigade de protection des mineurs, elle a eu la chance d’être récupérée par la Passerelle. Aujourd’hui, elle y vit et a même repris
ses études conformément à sa volonté.

Soulignons que  certaines fugues  sont aussi dues à la faim. C’est le cas de Monique du coté de Bohicon. 7 ans environ,  elle est partie parce quelle
ne trouve pas à manger à la maison. Interpellée  par les agents de sécurité de la localité au cours d’une patrouille nocturne, elle est référée  au centre de promotion sociale de la
localité où elle séjourne pour le moment auprès du gardien des lieux. Elle a  refusé de suivre ses parents lorsqu’ils sont venus  la chercher.  « Je vais rester ici, je ne
trouve pas à manger à la maison et chaque fois on me frappe pour un rien du tout »
sanglote-t-elle  en s’accrochant aux habits du gardien.

Heureusement pour elle que lors de sa fugue, elle n’est pas tombée aux mains des divorcés sociaux et des pédophiles  comme c’est le cas chez Maï.

En effet,  Maï a 13 ans et a  plusieurs fois subi  d’abus sexuels pendant les deux mois qu’elle a passé dans la rue à Porto-Novo.  « 
Le début est très difficile, mais je n’avais pas le choix », confie-t-elle  avant de préciser que c’est dans sa fuite qu’elle est tombée sur un groupe de jeunes qui lui ont
offert hospitalité à la bordure de la lagune de Porto-Novo. C’est là que «  J’ai fait mon baptême de feu pour la cigarette et la drogue aussi » confie-t-elle
gaillardement.

Les petits garçons peuvent aussi subir d’abus sexuel. Nicole raconte que Seydou , un adulte,  a été interpellé à Tchaourou  puis conduit au commissariat
de Parakou en 2007 pour avoir rassemblé une vingtaine  de jeunes garçons mineurs  de 14 à 16 ans dans sa salle de vidéo qu’il initie à la masturbation au gré des films 
pornographiques.

L’abus sexuel peut prendre des proportions inquiétantes quelque fois. Une scène horrible s’est produite à Kouandé en 2002, rapporte la même personne. Une fillette
de 9 ans a subit l’abus sexuel sur l’initiative de ses parents.

Koura passe la nuit chez les hommes contre 200 FCFA par nuit révèle Nicole. Des 200 francs, 100 francs reviennent au père puis la fillette et sa mère se partagent
chacune 50 f CFA, clarifie-t-elle.  L’histoire a été découverte par l’une des sœurs du centre de formation des jeunes filles de Kouandé qui constate que Koura somnole tous les jours au salon
de couture du centre où elle est en apprentissage.

 

16 ans, Enceinte et femme numéro 4

Si  Monique a eu jusqu’ici la chance d’échapper à tout cela, elle n’est pas totalement à l’abri car elle est pour le moment sous la tutelle du gardien du
centre de promotion sociale de Bohicon et passe la nuit dans ce centre avec le gardien, s’inquiète le responsable du centre qui ne doute pourtant de l’intégrité moral  de ce gardien.

Albertine, la grande sœur de Monique, 10 ans est sous la tutelle d’une autre sœur Chantal  mariée précocement à l’’âge de 16 ans. Elle vit aussi dans des
conditions misérables car elle est la 4 ème femme d’un racoleur sur le parc de Bohicon. Elle n’a pas les moyens de mettre sa sœur dans un apprentissage. Elle-même  porte actuellement une
grossesse de 6 mois et  n’a pas les moyens des consultations  prénatales. « Je n’ai pas pu acheter les produits que la sage femme m’avait prescrits lors de la première
consultation depuis 3 mois »
renseigne-elle.  Chantal ne mesure pas encore la portée de ce comportement.

Elle risque tout pour elle et pour l’enfant qu’elle porte. « Cela peut lui causer de grands ennuis par la suite. », signale Kpodoulan Epiphane
s’inspirant du rapport d’activité d’une Ong.

Dans le rapport d’activité de 2005 de  l’ong Equilibre Bénin  installée à Abomey –Calavi,  il a été donné de constater que sur les 68 enfants
handicapés à charge de l’Ong pour les soins et la nutrition, 66 sont issus de foyers polygames. «  Cette situation est liée à la précarité de la vie » renseigne Kpodoulan
Epiphane, assistant juridique du centre de promotion de la commune de  Zagnanado dans le département du zou. Il explique que : « Le manque de moyens fait qu’il n’y a pas de
suivi prénatal des grossesses, et quand les enfants naissent, ils présentent des carences. Certains besoins nutritionnels ne sont pas couverts et ils développent des pathologies qui leur laissent
des séquelles sous plusieurs formes »

 

Des coups à tout bout de champs 

Pour la plupart des cas, le mari n’arrive pas à assumer ses responsabilités  parce que les moyens font défaut. Akpévi, cultivateur du côté de wèdèmè, 
commune de Lokossa pense que cela n’arrive pas sur toute l’année car « il arrive des moments  de vache grâce et ce sont les femmes qui sont les plus servies ». Il reconnait
tout de même que cela  ne dure  pas  longtemps.  C’est pourquoi habilement l’homme  délègue sans le dire,  le pouvoir du soutien à ses femmes pour que chacune
d’elles essaient de prendre la charge de ses enfants. Cela se passe quelques fois sans grands incidents si la mère en question a une activité génératrice de revenue acceptable. C’est par exemple
le cas de Chimène.   

Institutrice à Parakou, département du Borgou, elle  s’en sort pour le moment avec ses 3 enfants  tous scolarisés au cours primaire.

Mais dans d’autres cas, les dégâts s’installent sous toutes les formes et la misère est ambiante. C’est par exemple le cas de sa coépouse Birikissou.

Tresseuse, elle a  4 enfants sous les bras.  Pour les besoins élémentaires des enfants, « parfois je suis  obligée d’aller chez mes parents
à Kandi »,
situé à  une centaine de kilomètres environ  déclare –t-elle.

Aziz, son  aîné âgé de 22 ans l’aide aussi parfois avec les revenus de son nouveau job. C’est un occasionnel conducteur de taxi-moto
communément appelé Zémidjan. Il a dû emprunter cette porte de sortie pour régler les problèmes de subsistance et celui de sa libération. En effet, il est arrivé au terme de son apprentissage
depuis mars 2008, mais il n’y a personne pour s’occuper des dépenses liées à sa  libération.

Ayuba, le mari a une troisième  femme dehors, avec qui il passe plus de temps là où ils ont loué à Banikani dans la même ville. « C’est un choix
délibéré et je ne m’en cache pas. Je suis fatigué de tout ce qui se passe là-bas. Tous les jours, c’est des problèmes. J’ai décidé de me mettre de temps en temps à l’écart du bruit de tous les
jours pour cultiver un peu de longévité
. » 

Birikissou renseigne  que personne ne lui demande des comptes sur ce nouveau comportement. «  C’est la bastonnade à tout bout de
champs »

 

Abandonnée à l’hôpital

Du côté de Porto-Novo à 40 kilomètres environ de l’aéroport Cardinal Bernardin Gantin de Cotonou, Yolande vit une situation analogue.  Si personne ne
l’invite  à l’aider pour  la lessive ou à puiser de l’eau moyennant quelques francs ou parfois des bols de farine de manioc, elle a du mal à nourrir ses enfants. Elle subit souvent
d’atroces coups de la part de son mari quand elle fait des réclamations.

Pieds nus, un vieux pagne noué  à la  poitrine sur des seins  complètement aplatis, Yolande, une fillette sous les aisselles,  larmes aux
yeux,  hâte les pas en direction du domicile du chef quartier. A quelques pas de sa destination, elle croise un groupe de femmes du quartier qui l’interpellent pour en savoir sur sa 
démarche. «  Je vais chez le chef du quartier pour me plaindre de mon mari qui ne fait que me maltraiter. Depuis trois jours qu’il est sorti, c’est ce soir  qu’il est rentré
et  commence par me rouer de coups  devant toute la maisonnée  parce que je lui ai reproché de n’avoir rien laissé à la maison avant de partir »
,  sanglote-t-elle.
«  N’eut été la générosité de la vendeuse de bouillie qui est à côté de notre concession, cette fillette n’aura rien pris depuis hier » ajoute-t-elle en montrant du doigt sa
fille.
 « Et les autres enfants » s’enquière une des dames en écarquillant les yeux.  « Les deux autres doivent être entrain de se balader dans les maquis de la
place pour se gaver des reliques
, »  s’empresse t-telle de répondre.

Elle raconte également que la situation n’était pas aussi criarde mais depuis que son mari  a pris la femme de son défunt frère, plus rien ne le retient pour
les soumettre aux pires traitements. Elle en a profité pour faire des déballages sur son mari.

Yolande avait fuit de l’hôpital départemental de l’ouémé -plateau  après son dernier accouchement. En effet, elle avait été césarisée et le mari l’a abandonné
à l’hôpital où elle a séjourné pendant plus de 3 mois parce qu’il n’a pas payé les frais d’hospitalisation. «  J’ai dû finalement fuir de l’hôpital une nuit avec l’enfant, laissant tous mes
effets là-bas. » affirme-t-elle.

Des cas d’humiliation dû à ce phénomène vont d’une personne à une autre.

 

Morte après bastonnade

A Dovi-dovè dans la commune de Zagnannado, le mari de Victorine ne l’a pas abandonné à l’hôpital mais il l’a moralement torturée et humiliée avec l’arrivée d’une
nouvelle femme à la maison.

Avant qu’elle ne soit renvoyée, elle a été sérieusement bastonnée et s’en est sortie avec des séquelles. Elle a été bastonnée  parce quelle ne supporte plus de
partager le même lit conjugal avec son mari et une autre femme qu’il a commencée par amener à la maison sans autre forme de procès.  «  Le premier jour, c’était comme si je
rêvais »
 raconte-t-elle. Dans un léger sourire, Victorine poursuit qu’une nuit, elle a fini de faire la pâte puis attend que son mari rentre afin qu’elle lui demande de l’argent
pour prendre du poisson. Mais Comme il tardait à rentrer, elle s’est résolue à écraser du piment qui a servi de sauce aux enfants cette nuit là.

Bien des heures après, son mari rentre, accompagné d’une femme. « Le temps que je réalise la chose, il l’a déjà installée  dans le  seul lit
conjugal de notre ménage »
. J’ai cru empêcher quelque chose en allant rapidement moi aussi me coucher près d’eux et on était 3 dans le même lit ». Peine perdue pour
Victorine car «  Il lui a fait l’amour sous mes yeux’’ déclare-t –elle.  « C’était devenu une habitude pour mon mari mais par la suite tout a dégénéré
et je suis partie de là avec mes enfants.’’
A-t-elle conclu.

Ce n’est pas la même chose chez Agathe. Mais elle ne vit plus car elle est passée de vie à trépas après la bastonnade. Vendeuse de banane dans la commune de
Lokossa, elle a rendu l’âme après la bastonnade en 2010. Au moment des faits, elle était enceinte de 4 mois quand son mari l’a battue au point où elle a commencé par saigner. Admise à l’hôpital,
le mari n’a pas pu acheter les médicaments malgré toutes les pressions. A-t-on appris du côté du centre de promotion sociale de Lokossa.  

Agathe est décédée. C’est la fin des choses pour une dame qui a souvent été victime des pires traitements dans le foyer polygame où elle habitait en tant que
deuxième femme. La pauvre pouvait être sauvée si son mari avait sorti les moyens. Interrogé sur cet acte, le mari se confond en excuses et clame qu’il ne voulait pas en venir là. « C’est
elle-même qui est à la base de ce malheureux incident. Toutes les fois qu’il y a bagarre entre nous, c’est à cause des soins de l’enfant. Agathe ne s’occupe pas de lui. Elle ne l’entretient pas
du tout
 » se défend ce mari en question. Pour ce qui concerne les moyens pour aller au secours de sa femme moribonde, il dit n’avoir  effectivement pas les moyens et que tout ce
qu’il a tenté comme prêt n’a pas marché.

 

Toute une famille exterminée

Des pertes en vies humaines pour défaut de moyen  ne surviennent pas toujours après les bastonnades. Une simple maladie non traitée peut être fatale.

Yolande a malheureusement perdu sa  fille en 2007 parce qu’il n’y avait pas les moyens pour la soigner. La fille est décédée suite à une infection qui n’a même
pas été référée à un infirmier. Comme la fièvre était devenue insupportable, elle demande à son mari de lui  donner  quelque chose pour qu’elle  amène l’enfant à l’hôpital. Yolande
rapporte que le mari a répondu  qu’il n’a rien. « Puis Fifamè s’en est allée », fit-elle, balançant ses deux bras, les paupières gonflées de larmes.

C’est pareil chez Akossiba qui raconte avoir aussi  perdu  un de ses garçons  dans les mêmes circonstances. Mais chez elle, l’enfant était
anémié.  Par rapport à cet aspect de la question, Ahouansè, résident à Missérété, polygame, mari de 4 femmes pense que c’est un péché de voir son enfant passer de la vie à trépas sans
pouvoir aller à son secours. « Ce sont mes femmes qui s’occupent de la nourriture de leurs enfants mais pour des problèmes cruciaux comme celui de la santé de mes enfants, je prends mes
responsabilités car ils n’ont pas demandé à naître. 
» fit-il. Razak, vulcanisateur résident à Parakou estime que les femmes elles aussi sont parfois  à l’origine de ces
comportements de certains hommes mais « ce n’est pas une raison pour laisser les âmes innocentes mourir comme des animaux. Il faut essayer quelque chose d’abord. C’est un
crime »
dit-il avant de conclure qu’il « faut condamner ce côté de certains hommes ».

En dehors des décès individuels, le phénomène de la polygamie peut exterminer toute une famille. « Le premier cas d’intoxication survenu à Tchaourou en
2007 est plutôt un empoisonnement. »
renseigne  Nicole, technicienne supérieur de l’action sociale en service au ministère de la famille. A l’époque des faits, elle était
animatrice au centre de promotion sociale de Parakou.

Alors que tous les enfants, le père et les mères partagent les mêmes repas, l’une des coépouses décède avec tous ses  5 enfants suite à une intoxication. Les
enquêtes ont révélé par la suite que c’est le canari   à eau des victimes qui a reçu un produit toxique.

 

Situations sans issue

Malgré toutes ces déconvenues,  des  femmes victimes des affres de ce phénomène  s’accrochent  toujours à leurs  maris et acceptent toutes
les humiliations. Mieux,  elles continuent de procréer alors qu’il n’y a pas de solutions pour les enfants. Elles se lancent même parfois dans une compétition de procréation. Diverses
raisons sont évoquées pour expliquer cette absurdité.

Yolande devrait quitter son mari depuis. Mais, «  C’est ma mère qui m’en a dissuadé, elle me demande de persévérer, et que les conditions vont
s’améliorer »
rapporte –t-elle. Elle ajoute par la suite que la raison fondamentale évoquée par sa mère et qui l’a convaincue est qu’elle ne doit pas laisser ses
enfants et partir.

Rosemonde , technicienne supérieur de l’action sociale en service au ministère de la famille a plein de réponses de cette catégorie de femmes  pour les avoir
côtoyées et conseillées tout au long de sa carrière.

Elle rapporte la réponse d’une de ses femmes  qu’elle   mettait  en garde contre une nouvelle grossesse. «  Je l’ai épousé et je suis
sa femme, je ne peux pas laisser mes enfants et partir. Et si je suis sous son toit sans lui faire d’enfants alors que dans le même temps mes coépouses accouchent,  les gens vont croire que
j’ai un problème congénital
 ».

La position des hommes est tranchée sur cette question. Du côté de Bohicon, Dorichamou, soudeur  pense qu’une femme ne peut  quitter son toit et rejoindre
un autre homme. « Elle ne peut pas rester, car elle n’aura jamais la paix jusqu’à sa mort » Henri responsable sur le parc automobile de Lokossa enfonce le clou « si une de mes
femmes s’aventure à ce jeu, je renie tous ses enfants et je les maudis avec leur mère. Elle va chercher à me voir après sans le pouvoir ».En tant que tel, les femmes de ces conditions sont
des condamnées à la misère, sans voix au chapitre.

Elles racontent d’ailleurs qu’elles n’arrivent vraiment pas à résister à leurs maris sur ce plan. Dans la commune d’Athiémé au mono, Rosalie n’a jamais résisté à
son mari quand l’envie le prend, «  C’est difficile pour moi de résister quand il fait son choix de passer la nuit dans ma case, je n’ai aucun choix ». Dit-elle.

Dans ce même registre, Rissi du côté de Kandi dans le département du Borgou déclare qu’elle laisse seulement faire  pour échapper à la foudre de son mari s’il
porte son choix sur sa personne. Il lui est arrivé de subir d’atroces bastonnades par le passé parce qu’elle a refusé les avances de son mari. Ainsi va la vie de certaines  femmes qui sont
allées volontairement ou non s’enfermer dans  cette case sans issue. Pourvu qu’un jour les choses changent afin qu’elles retrouvent la plénitude de leurs êtres.

 

Lueur d’espoir

En septembre 2011, l’arsenal juridique béninois s’est enrichie d’une loi portant prévention et répression des violences faites aux femmes. En attendant la
promulgation de cette loi par le chef de l’Etat, on peut espérer avec sa vulgarisation le recul de certaines conditions auxquelles les femmes sont soumises. En effet avec  la loi en
question, il n’y a plus de place pour le lévirat, le veuvage, la pédophilie, la violence sous toutes ses formes sur les femmes, le viol peu importe les liens entre la victime et le coupable,
l’abus sexuel, la zoophilie et toute forme de chosification de la femme. C’est une loi hautement sévère dont les sanctions sont dans l’ordre de 1 à 10 ans de prison et une amende de  1
million  allant jusqu’à 25 millions de francs CFA au moins.

                Enquête réalisée   avec le soutien de

« Danish Association for Investigative Reporters » (FUJ)

 

 

 

 

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