Film « Mothers » d’Innocentia Alladagbé: Vingt minutes dans la douleur des filles-mères

 « Mothers » d’Innocentia Alladagbé est un documentaire qui retrace les violences faites aux filles-mères. Elle retient l’attention par des témoignages inédits de victimes.

« Mothers » est un documentaire réalisé par Innocentia Alladagbé, une jeune journaliste de 25 ans, à peine sortie de l’école de formation. Ce film de vingt minutes retrace le vécu des filles-mères qui, malgré les violences de tous genres à leur égard, ont su s’accrocher à leur rêve de réussir leur vie. Il reflète le quotidien de ces filles qui tombent enceinte très tôt en milieu scolaire, contraintes ainsi de subir certaines formes de violences. Il plonge le cinéphile dans l’univers de ces filles, victimes de leur innocence et ignorance, mais qui ont su puiser de leurs rêves, le courage et la force pour montrer qu’une grossesse n’est pas la fin d’une vie. La documentariste et son équipe veulent ainsi prouver que les violences morale, psychologique, verbale et physique des parents et de la société ne doivent pas être un frein à la réussite.
Même s’il a été déjà vu par le passé, le Festival international de films de femmes de Cotonou (Fiff) qui s’est tenu récemment a eu le mérite de révéler davantage ce documentaire. La soirée de projection au centre culturel Artisttik Africa, a drainé cinéphiles, journalistes, acteurs du septième art, festivaliers et autres curieux qui se bousculaient aux deux entrées de la salle.
« J’ai remarqué que les grossesses en milieu scolaire augmentent d’année en année et la plupart de ces filles finissent déscolarisées et livrées à elles-mêmes. Alors je n’ai pas voulu aborder ce film sous un angle classique de traitement qui fait le tour des parents, médecins, spécialistes, organisations non gouvernementales, psychologues… », commente la jeune réalisatrice. Elle a préféré plutôt « présenter ce qui amène ces filles à abandonner l’école, la réaction des parents, des amis… de la société ». Ensuite, elle a fait «le choix de ne prendre que les filles qui ont repris le chemin de l’école, d’autres qui ont fini et qui ont réalisé leur rêve ou arrivent à vivre bien ». Un film de filles-mères, réalisé par une jeune fille, une idée originale, des témoignages inédits… un cocktail d’ingéniosité, d’ambition, de passion et de rêve qui ont fini par accoucher de «Mothers». «Je cherchais un titre qui pourrait stimuler la curiosité du public et à la fois être universel et qui sonne bien. J’ai essayé en langue nationale et en français mais finalement avec mon équipe, on a gardé ce titre », confie-t-elle.

Acte militant et courageux

Autant on peut saluer le mérite de la jeune réalisatrice pour son sujet, autant il convient de relever le courage des filles dont les témoignages poignants ont permis d’en apporter davantage à la qualité du film. A la soirée de diffusion, certains spectateurs comme Armand Atinzovè et Mélanie Babagbéto n’ont pu retenir leurs larmes. Le premier a perdu un proche parent à la suite d’un avortement. « Elle aurait pu avoir le courage de ces filles qui témoignent qu’elle serait encore en vie », lâche-t-il en sanglots. La seconde, elle, avait encore du mal à contenir ses larmes bien des minutes après la diffusion. « La souffrance de ces filles est un message fort lancé à la société et aux parents », commente la jeune informaticienne qui s’est déplacée spécialement pour la circonstance, après avoir suivi la bande annonce du film sur les réseaux sociaux.
« Il n’y a pas eu de figuration, toutes les filles dans le film sont des filles-mères. La durée du film ne nous permettant pas de montrer tous leurs témoignages, nous avons choisi de les mettre en plan de coupe pour dynamiser un peu le film», explique Innocentia. Leurs témoignages aussi diversifiés les uns que les autres, avec les histoires qui les accompagnent, laissent entrevoir les blessures psychologiques et sociologiques engendrées par chaque grossesse non désirée avec son cortège de représailles et de violences sur les porteuses. Dans le lot de ces filles-mères, une retient particulièrement l’attention. C’est d’ailleurs en suivant un pan de son histoire dans la bande annonce que beaucoup se sont rués vers la salle de projection.
Figure assez connue dans le milieu des médias au Bénin, Houéfa Dotou a pourtant un douloureux passé d’élève et de fille-mère. Il a fallu «Mothers » pour que beaucoup découvrent son histoire et son combat. Après autant d’années de violences, la jeune professionnelle des médias veut «lever la tête, ne plus se cacher, et parler en toute liberté malgré la peur ». Sa participation à cette œuvre cinématographique, elle l’assimile à un «acte militant et courageux », surtout que «témoigner à visage découvert est un vrai acte de bravoure ». Si elle n’a pas hésité un seul instant avant de donner son accord au projet, c’est sans doute aussi pour guérir « enfin» de sa plaie. «Cela fait dix ans que je travaille sur moi. Dix ans où bien de personnes ont jugé et critiqué ma petite vie. J’ai fait du mal (moral) et de la peine à bien de personnes. J’ai perdu des relations mais j’ai gagné des amitiés sincères. Aujourd’hui, j’ai l’occasion de témoigner à visage découvert», se satisfait celle qui fait office de grande figure sur la liste des filles-mères dont le film conte l’histoire.

Amener d’autres jeunes filles à comprendre

Si elle a fait ce témoignage, c’est aussi pour montrer «qu’après plusieurs années, il est possible de s’en sortir et amener d’autres jeunes filles à comprendre». Ce qui est certain, c’est que Dotou n’est plus celle qu’elle était il y a dix ans, qui «pleurait juste parce qu’elle a mal fait de choper une grossesse sur les bancs ».
Et comme fallait-il s’y attendre, « Mothers » a fait son effet. Les retours ont été plutôt positifs. La bravoure de la jeune élève chassée de la maison pour être tombée enceinte, mais surtout son combat à garder son enfant contre vents et marrées sont salués. Ce qui est davantage apprécié dans son histoire, et il en va de même pour les autres filles, c’est d’avoir malgré les difficultés et violences, tenu bon pour surmonter toutes les difficultés liées à leur grossesse. «Les réactions ont été multiples. Je ne savais vraiment pas l’effet que ça ferait sur les autres. C’est vrai que depuis que le teaser circulait, je recevais beaucoup d’appels et de messages. J’ai reçu beaucoup de messages du genre : vraiment je te connais aujourd’hui autrement après avoir vu le film». Pour elle en tout cas, porter une grossesse n’a jamais été chose facile et plus encore être adolescente avec tous les regards. On peut être l’objet de critique et de comparaison, sans oublier le poids de la culpabilité.
« Je n’aurais pas pu assumer cette décision de garder cette grossesse. La réaction de mes parents et surtout de mes frères ainés a été violente. Ils étaient en colère, inquiets, moralisateurs… Le plus dur, c’est qu’ils remettaient en cause mon choix de garder le bébé», confie Dotou. « Physiquement, j’avais la pêche, mais moralement, c’était dur.» Son témoignage, tout autant que ceux des autres filles qui ont choisi « Mothers » pour s’ouvrir et guérir constituent des éléments qui font la particularité de ce documentaire que rien ne prédestinait à une suite aussi heureuse.

De la jeune réalisatrice…

Un peu plus grande pour ses 25 ans, souriante, joviale, peut-être même un peu trop, la carrière de l’auteure-réalisatrice du film « Mothers » commence à peine. Innocentia Alladagbé est passionnée du cinéma et de télévision, elle a suivi une formation dans une école professionnelle de la place à l’issue de ses études secondaires pour en sortir avec une Licence professionnelle.
Formée pour être Jri et réalisatrice documentaire, c’est surtout sa rencontre avec un certain Rob Rombout, spécialiste en documentaire qui va davantage aiguiser sa passion pour les documentaires. A ses côtés, elle apprend, se forme et se forge «J’ai pris goût à ça et je me suis dit à côté de ma passion de journaliste, je ferai des films documentaires ».
Début d’un rêve, éclosion d’un engagement. Le coup d’essai va tutoyer le coup de maître. Le premier bébé n’a que neuf mois que déjà la chance lui sourit. Sa cérémonie de sortie se révèle une fête. Au terme du Fiff première édition, le film finit « Amazone du documentaire», une des plus importantes distinctions, alors que sa jeune réalisatrice, encore en quête de perfectionnement était journaliste-stagiaire à la télévision publique béninoise. A la soirée de remise de distinction, l’émotion était grande. Avec les membres de sa jeune équipe de production, ce premier bijou est savouré tel un Oscar décroché à Hollywood. Peut-être pas à tort, Innocentia Alladagbé n’a pas des ambitions minimalistes. La jeune réalisatrice qui veut présenter la société à elle-même compte bien aller très loin.

Josué F. MEHOUENOU, La Nation

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