La chronique de Jérôme Carlos: La HAAC : cogérer ou sévir

La chronique de Jérôme Carlos
La HAAC : cogérer ou sévir

« Toute violation de l’une quelconque des interdictions et dispositions ci-dessus édictées entraînera sans aucune autre formalité, la prise de mesures
conservatoires, y compris la suspension de l’émission ou de l’organe incriminé, la réduction de la durée de la concession ou le retrait de l’autorisation ». C’est ainsi que la Haute Autorité de
l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) conclut sa décision N° 10-031/ HAAC du 16 juin 2010 « portant interdiction de la campagne électorale médiatique précoce. »

Qu’est-ce qui, pour la presse, est désormais soumis au tabou, qu’est-ce qui est exclu de son champ d’activité normal, courant ? Tout ce que disent, tout ce que font ou donnent à voir et à
entendre les politiciens et qui peut être rapproché d’une campagne électorale précoce ou qui peut y ressembler. La HAAC indique et précise, à mots non couverts, que les journalistes, les organes
de presse qui se risqueraient à contrevenir à une telle disposition paieront cher et cash.

On peut voir les choses ainsi. On peut estimer que la HAAC, en tant qu’autorité de tutelle, a assez de puissance, assez de pouvoir pour décider qu’il en soit ainsi. Les autres, en face, n’ont
plus qu’à plier l’échine et qu’à se le tenir pour dit. Dans l’Armée, dit-on, le principe qui prévaut, serait celui de « Exécution d’abord, explication ensuite ». Il s’agit là, à supposer que ce
soit vrai, d’un contexte bien particulier où l’obéissance, pour d’évidentes raisons, est le maître mot. Et puis, dans l’Armée, le respect de la hiérarchie a quelque chose d’inflexiblement
intangible.

Les promoteurs d’organes de presse ne sauraient rentrer, sous aucun prétexte, dans ce type de relation avec la HAAC. L’organe national de régulation, même nanti du pouvoir de punir, de frapper,
ne peut être réduit au rôle d’un épouvantail ou à celui du Père Fouettard. La HAAC – et c’est le plus important – a la lourde responsabilité de la cogestion, avec tous les partenaires des médias,
d’une denrée extraordinairement précieuse qui s’appelle LIBERTE.

De notre petite expérience dans la profession, de nos réflexions sur notre métier, nous en sommes venu à nous demander si la liberté est vraiment défendue, vraiment illustrée quand une
institution en vient à agiter le coupe-coupe des mesures conservatoires, allant de la suspension des émissions ou des organes de presse au retrait de l’autorisation de publier ou d’émettre. Une
voix qui s’éteint, une plume qui se casse, n’honore ni ne renforce le camp de la liberté. Tous les défenseurs de la liberté devraient en être peinés.

Pour les Béninois, comme pour d’autres, la liberté est une valeur. Avant-hier, elle a trouvé debout les pionniers de notre presse, de Tovalou Quenum à Louis Hounkanrin, de Paul Hazoumê à Augustin
Nicoué, de Firmin Santos à Dorothée Lima. Hier, la liberté nous a servi de boussole. Elle a guidé nos pas vers les voies radieuses du renouveau démocratique. Et la HAAC, faut-il le souligner, en
est la fille légitime. A charge pour elle de la protéger, de la chérir, de la renforcer.

S’il en est ainsi, difficile, sinon impossible pour nous d’accepter de jouer avec la HAAC le jeu de « Exécution d’abord, explication ensuite ». Au nom de notre responsabilité de cogérer un bien
commun. Au nom de notre mission commune de défendre, envers et contre tout, la LIBERTE.

La liberté, d’une part, de demander à la HACC, avant exécution, de nous aider à comprendre pourquoi nous devons faire comme si nous ne voyons pas ce que les politiciens font sur le terrain, nous
n’entendons rien de leur propos, alors qu’aucune loi de la République ne réprouve expressément ce qu’ils disent, ce qu’ils font. Que le journaliste, dans le traitement de l’information, vienne à
tricher avec les règles de son métier ou à nuire à son environnement humain, il ne mériterait que bien d’être sanctionné. Ce n’est pas ce que la HAAC promet de punir par sa décision. Mais plutôt
le devoir de témoignage du journaliste. En somme, voyez, entendez, mais n’en dites rien, n’en faites rien. Sinon…

La liberté, d’autre part, de demander à la HAAC, avant exécution, de nous aider à comprendre pourquoi elle ne s’oblige pas à une approche participative des problèmes de la profession. Nous avons
des organisations professionnelles qui auraient pu cogérer avec elle et au mieux, la période ô combien délicate de l’avant élection. Si nous cogérons la liberté, qui douterait de notre capacité à
cogérer les élections ? Un minimum d’esprit de concertation nous aurait permis, ensemble, d’être plus forts, d’être plus efficaces.

La liberté, enfin, de demander à la HAAC, avant exécution, de nous aider à comprendre pourquoi elle préfère s’investir dans une logique de répression, régulièrement ponctuée par l’expression «
Nous allons sévir », là où on attend de la voir jouer la carte majeure de la responsabilisation. C’est loin d’être une faiblesse. On ne prend pas les mouches avec du vinaigre.

Jérôme Carlos

 

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