Portrait : Jean-Pierre Farandou, l’ancien cheminot devenu PDG de la SNCF

 Portrait : Jean-Pierre Farandou, l’ancien cheminot devenu PDG de la SNCF
Écoutez cet article en audio

Simple et jovial, le patron de la SNCF compte sur sa proximité avec la base pour préparer le groupe ferroviaire à la concurrence. Mais la grève et la crise sanitaire ont fait de lui un pompier plus qu’un stratège.

Equilibriste

C’est la tuile redoutée par tout patron de la SNCF : le dimanche 30 août, en fin d’après-midi, une panne d’alimentation électrique entre Hendaye et Bordeaux paralyse les TGV vers Paris, en plein retour estival, obligeant un millier de voyageurs à passer la nuit à bord de rames bondées. Pas d’information aux passagers, rien à boire ni à manger : les critiques pleuvent sur les réseaux sociaux et l’incident tourne en boucle dans les médias. Au siège de la compagnie, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), tout le monde s’agite pour organiser l’évacuation des clients bloqués et rétablir le trafic au plus vite. Le lendemain, Christophe Fanichet, directeur général de la nouvelle filiale SNCF Voyageurs (chapeautant TGV, TER et Transiliens), saute dans un train pour Bordeaux tandis que la sécurité civile et la Croix-Rouge offrent des petits-déjeuners le matin en gare d’Hendaye. Mais aucun signe de Jean-Pierre Farandou.

 

Admirateur de Louis Gallois

Fidèle à sa volonté de « ne pas se mêler de tout » et de laisser « les cadres dirigeants face à leurs responsabilités » , le président du groupe reste en retrait. Un changement de style qui surprend encore : « C’est sûr qu’un Guillaume Pepy serait allé sur place et aurait débarqué le lendemain chez Bourdin ! » , s’amuse un proche des deux hommes. Sur RMC, c’est le vibrionnant ministre délégué aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, qui prend la parole pour expliquer cette panne et promettre le remboursement à 300 % des billets. Contredisant au passage le montant de 200 % annoncé un peu plus tôt par la direction… Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’ex-porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée prend les devants : il l’a fait lors de la grève contre la réforme des retraites l’hiver dernier en présentant le plan de transports mis en place par la SNCF pour assurer un service minimum. Ce genre d’interférence fait grincer des dents en interne, mais laisse le PDG de marbre. Pour le moment.

« Il a d’autres chats à fouetter » , glisse-t-on dans son entourage, alors que les crises s’enchaînent.

Grand admirateur de Louis Gallois, patron de la SNCF de 1996 à 2006, dont il loue « la rectitude », Jean-Pierre Farandou se définit comme « l’homme de l’équilibre ». Après les années de transformation tous azimuts, « je veux réconcilier l’économique et le social et normaliser la gouvernance d’un groupe qui a un peu perdu ses repères » , dit-il. Or, depuis sa nomination en novembre, il ressemble surtout à un équilibriste sur un chemin semé d’embûches, entre les grèves et la crise sanitaire qui ont plombé les finances et ses promesses d’insuffler « plus d’humain » dans l’entreprise pour regagner la confiance des salariés.

Le genre d’aventure dans laquelle ce Béarnais pure souche ne se projetait sans doute pas au printemps 2019, quand il se voyait s’installer à Bordeaux avec sa seconde femme – une ex-journaliste qu’il a connue à la communication de Keolis – pour profiter de la vie et voyager, à l’issue de son mandat. Résigné, le patron de la filiale de transports urbains de la SNCF ne pensait plus pouvoir décrocher le job suprême. « Je ne correspondais pas au profil recherché – une personnalité de moins de 60 ans capable de faire deux mandats – par les chasseurs de têtes », rappelle le patron de 63 ans qui en paraît dix de moins avec ses cheveux noirs aux tempes à peine grisonnantes. L’homme reste aussi échaudé par l’affaire de la « vraie fausse » démission de Guillaume Pepy, fin mai 2016, lors du bras de fer avec le gouvernement sur la réforme du cadre social de la SNCF, sacrifiée pour sauver la loi El-Khomri sur le travail. « Un dimanche soir, raconte-t-il, la directrice de cabinet de Manuel Valls, Véronique Bédague-Hamilius, m’appelle pour savoir si je suis disposé à prendre le poste. Je dis oui. Puis je n’en entends plus parler. »

Entre-temps, Guillaume Pepy était revenu sur sa décision.

 

« Parfait pour apaiser »

Cette fois, ce sera la bonne. Même s’il risque de passer pour un second choix, Emmanuel Macron ayant retoqué les candidats de la short list – Patrick Jeantet, patron de SNCF Réseau, et Rachel Picard (patronne des TGV) en duo avec Jean Castex, futur Premier ministre. Le premier a été jugé trop libéral, la seconde, trop clivante face aux élus locaux. « Une fois le critère d’âge levé, il cochait toutes les cases, défend l’ex-secrétaire d’Etat Anne-Marie Idrac, qui l’avait promu quand elle dirigeait la SNCF. C’est un homme profondément attaché au rail, parfait pour apaiser la boîte et pour en revenir aux fondamentaux de la production. » Dans sa campagne express en juillet pour convaincre l’exécutif, Jean-Pierre Farandou ne cesse d’ailleurs de rappeler qu’il parle « cheminot première langue » . C’est vrai que cet ingénieur de formation a presque tout fait depuis son entrée à la SNCF en 1981 comme chef de gare à Rodez, à 24 ans : patron des TER, responsable du lancement de trois lignes de TGV, dont Paris-Lille et le Thalys, patron de la région SNCF-Rhône Alpes, directeur des cadres RH, puis patron de la filiale Keolis.

 

Apprécié des cheminots

Forcément, sur le terrain, voir débarquer un patron ni énarque, ni parachuté de l’extérieur, avec en bonus l’accent chantant du Sud-Ouest et des origines familiales modestes – une mère institutrice et un père contrôleur des douanes -, ça plaît. Lors des déplacements en province, il se montre sous son meilleur jour : un chef sympa, attentif, louant l’esprit d’équipe à la manière du capitaine de rugby qu’il a longtemps été avant d’abandonner les terrains pour les salles de sport, où il va « décompresser » chaque dimanche matin. Le 27 août, en visite au tech-nicentre de Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), il martèle : « Mon rôle est de rendre les choses possibles, mais les initiatives doivent venir de vous. » Des mots doux aux oreilles des cheminots lassés par le pouvoir hypercentralisé. Ou bien, lorsqu’il dit vouloir faire de la SNCF « une entreprise utile aux citoyens » , en mettant notamment l’accent sur l’emploi des jeunes. De retour à Paris en Ouigo, les TGV low cost de la SNCF, il se présente aux contrôleurs sur les quais : « Bonjour, je suis Jean-Pierre Farandou, le PDG de la SNCF. »

Cette simplicité de comportement et sa proximité avec la base séduisent les syndicats, qui ont majoritairement approuvé sa nomination. Même à la CGT, on dit apprécier « cet homme qui respecte sa parole », mais n’empêche pas la centrale de déposer un préavis de grève, peu suivi, le 17 septembre. « Il a vite compris le profond malaise social qui régnait à la SNCF et la lassitude des cheminots face à l’enchaînement des plans de réforme, juge Rémi Aufrère-Privel, secrétaire général adjoint de la CFDT Cheminots.

Durant la grève contre la réforme des retraites, il a aussi bataillé ferme avec le gouvernement afin de garantir les droits acquis dans le nouveau système. » Le conflit aura tout de même laissé une ardoise de plus de 600 millions d’euros.

Mais tout le monde n’est pas sous le charme. Derrière la façade joviale se cache un homme plus complexe, capable d’une certaine rudesse pour imposer sa marque. Certains proches de Guillaume Pepy, qu’il écarte dès sa prise de pouvoir –« en cinq minutes chrono dans son bureau » témoigne l’un d’eux -, ne diront pas le contraire. D’autres cadres dirigeants sont partis, faute d’obtenir une place adéquate dans le nouvel organigramme. « Il a un peu trop fait le vide autour de lui », regrette un patron du rail. L’éviction, début juin, de Patrick Jeantet, l’ex-PDG de SNCF Réseau, quatre mois seulement après l’avoir nommé pour lui succéder à la tête de Keolis, fait aussi des remous en interne et agace dans les rangs du gouvernement. « Une guerre de chefs inutile dont on se serait bien passé en pleine crise du Covid », cingle à l’époque le secrétaire d’Etat aux Transports.

 

Affinités utiles avec Castex

S’il récuse toute brutalité, Jean-Pierre Farandou assume en revanche « l’importance d’ajuster très vite une équipe et de s’entourer de gens de confiance. Je ne l’avais pas fait assez vite quand j’ai pris mes fonctions de CEO à Keolis, explique-t-il. Je n’ai pas voulu répéter la même erreur à la SNCF. Ce n’est pas acceptable pour un PDG de ne pas pouvoir travailler en confiance. » Du coup, il choisit des personnalités extérieures au secteur – l’ex-banquière Marlène Dolveck à Gare & Connexions – ou issues de son cercle de fidèles. Certaines promotions font grincer des dents, comme celle de Karim Zeribi, ex-élu marseillais, animateur chez Cyril Hanouna, propulsé directeur de l’engagement sociétal et de la transition écologique alors qu’il est menacé par une procédure judiciaire pour abus de biens sociaux et abus de confiance. Après sa condamnation le 9 septembre – dont il va faire appel -, le PDG l’a mis en retrait, mais sans lui faire quitter le groupe. « Je place l’amitié au-dessus de tout » , dit-il.

S’il fréquente peu les cercles parisiens, plus à l’aise avec les élus locaux qu’avec les représentants de la haute administration publique, le successeur de Pepy a dû vite apprendre à jouer des coudes pour gagner des arbitrages politiques. La relation avec Edouard Philippe, qui considère que l’Etat a déjà fait beaucoup pour la SNCF en la délestant de 25 milliards d’euros de dette dans le cadre de la réforme ferroviaire (10 de plus sont prévus en 2022), n’est pas toujours aisée. En revanche, la nomination de Jean Cas-tex est une aubaine. « Il y a un alignement des planètes », observe un administrateur. Les deux hommes partagent le goût du rugby, l’accent du Sud-Ouest et le même sens du territoire. Surtout, le Premier ministre est un fervent partisan du rail, comme il l’a prouvé fin juillet, lors d’un déplacement sur le chantier de transport combiné de Bonneuil-sur-Marne (Val-de-Marne), en défendant un plan de relance du fret auquel adhère également Jean-Pierre Farandou. Ce dernier a fait le siège des cabinets ministériels ces dernières semaines pour obtenir une aide de l’Etat. Craignant un moment que la SNCF soit la grande oubliée des plans de relance, alors que 93 % des TGV, machines à sous de la maison, ont été stoppés pendant le confinement et que la crise sanitaire a déjà fait perdre 4 milliards d’euros au groupe public, sur 35 milliards de chiffre d’affaires. A présent, le bout du tunnel est en vue avec la promesse de 4,7 milliards d’euros en faveur de la rénovation du réseau ferré. « Une bonne nouvelle » , se félicite-t-il.

 

Prolongations en vue ?

Farandou n’en a pas fini avec les soucis pour autant : la SNCF, désormais société anonyme, doit toujours retrouver de la rentabilité selon l’accord passé en 2018 en échange de la reprise de la dette. L’échéance de l’ouverture à la concurrence pour les TER puis les TGV approche à grands pas : elle est prévue à la fin de l’année. Il dit aussi vouloir « réinventer le modèle TGV », dont l’offre dépasse aujour d’hui la demande, et simplifier sa politique tarifaire.

Mais le PDG aura-t-il le temps de tout faire en même temps ? Lui qui disait se sentir « plus libre » à la SNCF car il n’aurait qu’un mandat de quatre ans pourrait prolonger son temps de présence. Frustré par cette année 2020 hors norme, passé à jouer le pompier volant plutôt que le patron stratège, il s’est plongé dans son contrat. Selon la loi, il pourrait rester aux manettes jusqu’à 70 ans, en devenant président non exécutif. Visiblement, la retraite au soleil à Bordeaux attendra encore un peu.

 

IL AIME

Le whisky.

Pink Floyd.

La République.

IL N’AIME PAS

Les photos souvenirs. Le bricolage. L’intolérance.

 

PUR CHEMINOT

1957

Naît le 4 juillet à Talence (Gironde).

1976

Mines de Paris.

 

191

Chef de gare à Rodez (Aveyron).

199

Che de projet pour le lancement du TGV Paris-Lille puis à Thalys International.

1998

Directeur des cadres RH.

2000

Directeur adjoint grandes lignes.

2006

Directeur de la branche SNCF Proximités.

2012

Président du directoire de Keolis.

2019

PDG de la SNCF.

#Portrait, #JeanPierreFarandou, #Cheminot, #Pdg, #Sncf, #France, #ExempledeReussite, #Motivation, #ParcoursInspirant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Commentaire(s)

VISAGES DU BÉNIN

Visages du Bénin est un média d’informations générales mis en ligne depuis 2009 et dirigé par le journaliste béninois Francis Z. OKOYA. La rédaction de Visages du Bénin animée par des professionnels et soutenue par ses différents correspondants, propose toute l'actualité sur le Bénin et ouvre une large fenêtre sur le reste du monde. Restez connecté avec nous, restez informé.

Abonnez-vous à notre newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter

Rejoignez notre liste de diffusion pour recevoir les dernières nouvelles et mises à jour de notre équipe.

You have Successfully Subscribed!

%d blogueurs aiment cette page :